Suite de l’épisode précédent, autobiographie du style, commentaires Instagram, IA, bac de français, Franck Bouysse et Stephen King + deux lectures audio et des jambes interminables. Que demander de plus ?
3 janvier 2026, deuxième lettre dispersée, s’adressant à tous les genres de proses, débutants ou confirmés, bienvenu à tous·tes ! Et par avance, pardon si la mise en page et l’abonnement paraissent difficiles, je sais que Kessel travaille sur ces questions pour les améliorer.
Démosthène s’exerce à la parole. Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ,1870. Collection particulière. Licence CC/Wikimedia Commons
Suite de l’épisode précédent, je reprends, pour commencer, sur mon autobiographie du style. Après ma lecture du Verbier (lu en 2000 et non en 1999 comme je l’écrivais), je me suis mis en recherche d’un atelier d’écriture. J’en trouve plusieurs, peut-être quatre, et un seul m’interpelle plus que les autres, le plus explicitement exigeant sur la forme. Celui de Pierrette Epsztein : Tisserands des mots. À partir de septembre 2000, et pendant trois années, je vais manipuler des outils de langues, entendre et découvrir la sonorité des phrases, lire, relire et travailler le lien entre fond et forme (qui est plus qu’un lien, on va le voir plus bas), prendre en compte les remarques des autres sans chercher à me défendre, et apprendre à les écouter pour leur faire des retours. Je vais aussi lire en public, Pierrette organisait ces soirées lectures pour que nous socialisions les textes, part intégrante du travail selon elle. Je pourrais faire la liste des auteurices découvert·es et que j’ignorais jusque-là, la plupart servant à lancer les exercices à contraintes : Flaubert, Sarraute, Perec, Duras… Tous ces « classiques » que des études d’informatique ne m’avaient bien sûr pas révélés. Comme une nouvelle naissance, j’ai commencé à lire, mais à lire d’un œil différent. Je relisais. « Écrire à la manière de », constituer sa boite à outils, prétendre décortiquer puis utiliser la métaphore ou la description comme ces grands noms, oui, c’était aussi ça le travail : se dire que Charles Baudelaire et Nina Berberova (et sa traductrice Luba Jurgenson) avaient travaillé plusieurs fois leur copie, avaient choisi parmi des figures de style apprises au lycée, corrigé et corrigé encore, et qu’on pouvait regarder comment le texte final était assemblé, dans le même atelier, au même établi, pour aller, comme disait Pierrette, « un peu plus haut que soi ». Autre façon de le voir, comme Roland Barthes dans La Préparation du roman, quand il explique la possibilité non pas de se comparer à Dante, mais de pouvoir s’identifier à lui.
Il y aurait à parler de cette honte classiste d’avoir alors mis de côté la science-fiction et l’horreur, pour me précipiter vers les « canons », me mettant à aimer les métaphores de l’écriture dissimulées dans les intrigues policières, les références aux romans du 19e siècle, le métatexte, le méta, et toutes les subtilités que seule l’analyse approfondie d’un texte permet de découvrir ; mais sans me rendre compte que je m’attachais soudain à des « hiérarchies d’appréciation établies en doctrine » (Pierre-Michel Menger). Adepte d’indie rock, indie snob myself, ce nouveau snobisme me convenait forcément. Des découvertes importantes, des livres forts, bien sûr, mais pourquoi l’avoir fait au prix de ce qui m’avait constitué ? Il y a, dans la volonté d’écrire, de publier, cette impossible quête de reconnaissance, complètement parasite de l’acte d’écrire, mais difficile, très difficile à séparer de l’acte de publier. Ces « genres » littéraires, SF, polar, horreur, totalement exclus par ce nouveau continent qui se présentait comme le seul littéraire… Dilemme : choisir de tracer sa route, ou suivre celle déjà tracée pour nous où brille une légitimation promise et incertaine ? Pas facile d’en parler, en vrac, en ordre, pour cette deuxième lettre. Digression où revenir, plus tard.
En attendant, reprenons cette histoire de style, en lisant justement un auteur écarté, puis réintégré : Stephen King. Dans son Écrire : mémoire d’un métier, quelques phrases en particulier m’avaient marqué :
Les amateurs s’assoient et attendent l’inspiration, nous autres on se lève et on se met au travail.
Tuez vos chéries, tuez vos chéries, même si cela brise votre petit cœur d’écrivaillon égocentrique, tuez vos chéries.
On me demande « comment écrivez-vous ? ». Je réponds invariablement : « Un mot à la fois ». Et la réponse est systématiquement rejetée. Ce n’est pourtant que ça. Ça paraît trop simple pour être vrai, mais pensez un instant à la Grande Muraille de Chine : une pierre à la fois, mon vieux ! C’est tout. Une pierre à la fois. Et pourtant, j’ai lu qu’on pouvait voir cette saloperie depuis l’espace sans télescope.
- On Writing : A Memoir of the Craft, Scribner, 2000. (Traduction personnelle, je ne sais pas où est ma traduction de William Olivier Desmond, de Écrire : mémoires d’un métier, Albin Michel, 2001.)
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Les ateliers, et le style. Bien que mis en pratique, travaillé et retravaillé, le « style » n’est pas strictement défini au cours des séances. On finit par avoir des outils, on se les réapproprie avec plus ou moins de bonheur. Pourtant, c’est quoi, le style ? Et puis : faut-il le savoir ? Est-il possible de le définir, le formuler ?
Juste avant que je ne lance ma première lettre consacrée à ce sujet, fin novembre, l’émission Le Book Club de Marie Richeux, sur France Culture, posait précisément sur Instagram la question : « Qu’est-ce qui fait, pour vous, le style ? » Et parmi les réponses en commentaires…
Comme le contenu pour les abonné•es commence, je mets le lien vers comment changer sa formule d’abonnement, si Kessel n’a pas encore fait la mise à jour censée faciliter cette opération, le point technique est par ici.
…parmi les réponses en commentaires, j’en sélectionne deux, d’auteurs dont je suis le travail, et qu’il m’a plu de retrouver dans ce fil social. Julien d’Abrigeon :
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