En lisant Le Vagabond de Franck Bouysse
Une lettre dispersée ouverte, encore une fois, comme il y en aura d’autres même après le lancement de la lettre réservée aux abonné·es. À mi-parcours, donc, au fil d’une lecture…
Explorant les livres récents recommandés et autres best-sellers célébrés pour leur “style”, leur “voix unique”, j’ai dû m’attaquer à un texte mieux décoré qu’un sapin de Noël. D’où j’ai tiré une définition.
Bouyssite : n.f., maladie chronique affectant chaque page d'une dizaine de figures d'analogie (comparaison, métaphore, personnification…) Un même objet peut être atteint 2 ou 3 fois par chapitre d'images totalement différentes. Symptômes : confusion, grotesque. Effets secondaires : ridicule, best-selling.
En lisant le deuxième chapitre du roman Le Vagabond, de Franck Bouysse, faire la liste des métaphores, comparaisons, ou autres figures d'analogie. On obtient, sur moins de cinq pages, étourdi :
Ville = étang
Guitare humanisée
Rides = rivières
Marche=danse
Temps=infini
Personnage=oiseau (écho à L'Albatros)
Temps=marée
Cordes de guitare = corde de pendu, puis "cisaillent"
Guitare humanisée
Habitants = globules blancs (mais dans le ciel ?)
Fontaine=berceau
Personnage = bonbon
Ville=bouche (fond dans la bouche =dans le décor de la ville, alors qu'on vient d'avoir un mégot)
Personnage = boxeur
Guitare = prison
Guitariste = amant
Boisson = planche de fakir
Public = cimetière militaire
Horizon de mousse (mais quelle mousse, écume, ou végétale ? Pas clair)
Doigts = Hirondelles
Cordes de guitare = fil haute tension
Mouvement des doigts = diable
Projecteurs = bombe atomique
?? = ??
à nouveau un pendu, mais avec du verre
…
Il n’y a aucune harmonie, aucun écho, entre ces images. Là où certains “page turner” abusent des stéréotypes pour ne pas freiner la lecture (c’est-à-dire qu’on a des cheveux forcément grisonnants, des sourires forcés, ou ironiques… Rien que des mots attendus, bien connus et identifiés, car il ne faut pas ralentir la lecture par l’équivoque, le sous-entendu, le fragile, le surprenant, le singulier, le jamais-lu. Tout cela est effacé pour “faire avancer dans l’histoire” censée contenir toutes les surprises ; bien souvent, il n’y en a pas plus), Franck Bouysse exagère dans l’autre direction en tartinant les unes sur les autres des images qui n’ont plus rien à voir ni les unes avec les autres, ni avec le personnage ou la situation. Mais c’est quelque chose qui est vu comme “une prouesse” par certains, alors qu’il n’y a aucun travail de mise en perspective, en cohérence, entre le fond et la forme, et que la langue que cela produit, à l’oreille, n’y gagne même pas, loin de là.
J’espère que ce n’est pas contagieux.
Le personnage est sans domicile et guitariste de bar, il arrive sur scène. Ce passage en lui-même est limite, disons pour ne pas être trop méchant. Il y a de la suite dans l’idée tombes-bombe-potence, mais s’il s’agit de trois images très distinctes, un peu trop. C’est surtout dans le flux des autres métaphores citées plus haut que se crée le déséquilibre d’ensemble et l’effondrement du sens. Ça arrive après le bonbon, les hirondelles, la planche de fakir…
Il vit l’assemblée des clients rangés comme des pierres tombales dans un cimetière de guerre, attendant le signal derrière un horizon de mousse. Après un temps de concentration que personne ne remarqua, ses doigts s’envolèrent comme des hirondelles d’un fil pour se reposer et s’envoler à nouveau en une sarabande démoniaque. Il vit les corps déchiquetés dans la lumière atomique. Il vit des soupirants perdus sur une plage de charbon. Il vit des sourires se dessiner sur des visages stériles. Il vit des éclats de verre suspendus sur des potences.
Le 3 janvier, la lettre réservée aux abonné·es partira, où je citerai un anti-poison.