Une maladie métaphorique

En lisant Le Vagabond de Franck Bouysse

La Lettre dispersée
3 min ⋅ 13/12/2025

Une lettre dispersée ouverte, encore une fois, comme il y en aura d’autres même après le lancement de la lettre réservée aux abonné·es. À mi-parcours, donc, au fil d’une lecture…

Explorant les livres récents recommandés et autres best-sellers célébrés pour leur “style”, leur “voix unique”, j’ai dû m’attaquer à un texte mieux décoré qu’un sapin de Noël. D’où j’ai tiré une définition.

Bouyssite : n.f., maladie chronique affectant chaque page d'une dizaine de figures d'analogie (comparaison, métaphore, personnification…) Un même objet peut être atteint 2 ou 3 fois par chapitre d'images totalement différentes. Symptômes : confusion, grotesque. Effets secondaires : ridicule, best-selling.

En lisant le deuxième chapitre du roman Le Vagabond, de Franck Bouysse, faire la liste des métaphores, comparaisons, ou autres figures d'analogie. On obtient, sur moins de cinq pages, étourdi :

Ville = étang

Guitare humanisée

Rides = rivières 

Marche=danse 

Temps=infini

Personnage=oiseau (écho à L'Albatros) 

Temps=marée 

Cordes de guitare = corde de pendu, puis "cisaillent"

Guitare humanisée 

Habitants = globules blancs (mais dans le ciel ?)

Fontaine=berceau 

Personnage = bonbon

Ville=bouche (fond dans la bouche =dans le décor de la ville, alors qu'on vient d'avoir un mégot) 

Personnage = boxeur 

Guitare = prison

Guitariste = amant 

Boisson = planche de fakir 

Public = cimetière militaire 

Horizon de mousse (mais quelle mousse, écume, ou végétale ? Pas clair)

Doigts = Hirondelles 

Cordes de guitare = fil haute tension 

Mouvement des doigts = diable 

Projecteurs = bombe atomique

?? = ??

à nouveau un pendu, mais avec du verre


Il n’y a aucune harmonie, aucun écho, entre ces images. Là où certains “page turner” abusent des stéréotypes pour ne pas freiner la lecture (c’est-à-dire qu’on a des cheveux forcément grisonnants, des sourires forcés, ou ironiques… Rien que des mots attendus, bien connus et identifiés, car il ne faut pas ralentir la lecture par l’équivoque, le sous-entendu, le fragile, le surprenant, le singulier, le jamais-lu. Tout cela est effacé pour “faire avancer dans l’histoire” censée contenir toutes les surprises ; bien souvent, il n’y en a pas plus), Franck Bouysse exagère dans l’autre direction en tartinant les unes sur les autres des images qui n’ont plus rien à voir ni les unes avec les autres, ni avec le personnage ou la situation. Mais c’est quelque chose qui est vu comme “une prouesse” par certains, alors qu’il n’y a aucun travail de mise en perspective, en cohérence, entre le fond et la forme, et que la langue que cela produit, à l’oreille, n’y gagne même pas, loin de là.

J’espère que ce n’est pas contagieux.

Le personnage est sans domicile et guitariste de bar, il arrive sur scène. Ce passage en lui-même est limite, disons pour ne pas être trop méchant. Il y a de la suite dans l’idée tombes-bombe-potence, mais s’il s’agit de trois images très distinctes, un peu trop. C’est surtout dans le flux des autres métaphores citées plus haut que se crée le déséquilibre d’ensemble et l’effondrement du sens. Ça arrive après le bonbon, les hirondelles, la planche de fakir…

Il vit l’assemblée des clients rangés comme des pierres tombales dans un cimetière de guerre, attendant le signal derrière un horizon de mousse. Après un temps de concentration que personne ne remarqua, ses doigts s’envolèrent comme des hirondelles d’un fil pour se reposer et s’envoler à nouveau en une sarabande démoniaque. Il vit les corps déchiquetés dans la lumière atomique. Il vit des soupirants perdus sur une plage de charbon. Il vit des sourires se dessiner sur des visages stériles. Il vit des éclats de verre suspendus sur des potences.

Le 3 janvier, la lettre réservée aux abonné·es partira, où je citerai un anti-poison.

La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.