Kessel

Des poteaux indicateurs

En lisant Edith Wharton.

La Lettre dispersée
2 min ⋅ 18/07/2026

Au sujet de la nouvelle, Edith Wharton écrit qu’il faut « donner un sentiment immédiat de sécurité », que « chaque phrase doit être un poteau indicateur ». C’est l’écrivain qui devient guide, il ne peut perdre ses lecteurs et lectrices en terre inconnue, dangereuse. Cela peut, et sans doute doit, s’appliquer à tout type de texte. Par exemple, un livre qui se veut en dehors des règles doit pourtant conserver son lien avec qui est en train de le lire, sinon le texte se retrouve tout seul. J’aime penser qu’un texte peut demeurer novateur, complexe, ardu, voire illisible ; mais il est vrai qu’il ne doit jamais perdre son lecteur et toujours indiquer, toujours pointer ce qu’il en est de où l’on est, même si c’est très périlleux ou très (trop) nouveau. J’ai besoin de garder ça en tête même pour écrire quelque chose de simple et classique, sinon j’ai l’impression que ce que j’écris n’a aucune importance, n’est pas un travail de création. Au départ, je me dis que tout travail créatif nécessite une certaine part d’illisible, de difficulté, sinon il s’agit de faire ce qui a déjà été fait : c’est balisé. Aller dans le non-balisé, voilà qui me plaît, et je l’ai déjà fait par le passé. Pour Robert Keller, c’est sans doute ça qui m’a perdu : ne plus savoir écrire simplement. Ou avoir peur de trop indiquer, de mettre trop de repères. Pourtant, cela ne veut pas dire que je ne crée rien. Je pense qu’il y a quand même quelque chose, dans ce roman, malgré la chronologie simple, malgré l’histoire facile à résumer, il y a quelque chose, une originalité, même sommaire, légère, qui, en quelque sorte, rattrape le livre. Le problème est que, jusqu’à présent, je ne l’ai pas maîtrisée, cette chose. Et c’est pourquoi j’avais besoin d’un regard éditorial sur l’objet complet. Comme je le disais dans la dernière lettre, j’avance enfin dans une réécriture, un balisage du texte. Il manquait de poteaux indicateurs, c’est une évidence et je n’avais rien vu. Je m’étais trompé sur toute la ligne, je rattrape donc ces erreurs impardonnables. Et en lisant Edith Warton, j’en suis venu à me demander si le principal obstacle à mon roman était qu’il n’est pas un roman, mais une nouvelle. Ou une « sorte » de nouvelle de 200 ou 240 pages, construite sur le climax de la dérivation du câble qui va permettre les écoutes (le piratage), précédée d’un long prologue qui ne présente pas vraiment des personnages romanesques, mais plutôt des silhouettes de nouvelle, et suivie de péripéties directement causées par cette coupure de câble, jusqu’au drame final, une chute. J’ai d’abord cru que ce n’était pas un roman historique, remettant en cause l’aspect « historique », mais il me fallait remettre en cause l’aspect « roman ». Rien n’est encore fait, mais cela va peut-être m’aider à terminer le retravail.

Pour mes abonné·es, je mets ici une lecture de quelques pages de Warton, traduite par Jean Pavans :


...

La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.