Au sujet de la nouvelle, Edith Wharton écrit qu’il faut « donner un sentiment immédiat de sécurité », que « chaque phrase doit être un poteau indicateur ». C’est l’écrivain qui devient guide, il ne peut perdre ses lecteurs et lectrices en terre inconnue, dangereuse. Cela peut, et sans doute doit, s’appliquer à tout type de texte. Par exemple, un livre qui se veut en dehors des règles doit pourtant conserver son lien avec qui est en train de le lire, sinon le texte se retrouve tout seul. J’aime penser qu’un texte peut demeurer novateur, complexe, ardu, voire illisible ; mais il est vrai qu’il ne doit jamais perdre son lecteur et toujours indiquer, toujours pointer ce qu’il en est de où l’on est, même si c’est très périlleux ou très (trop) nouveau. J’ai besoin de garder ça en tête même pour écrire quelque chose de simple et classique, sinon j’ai l’impression que ce que j’écris n’a aucune importance, n’est pas un travail de création. Au départ, je me dis que tout travail créatif nécessite une certaine part d’illisible, de difficulté, sinon il s’agit de faire ce qui a déjà été fait : c’est balisé. Aller dans le non-balisé, voilà qui me plaît, et je l’ai déjà fait par le passé. Pour Robert Keller, c’est sans doute ça qui m’a perdu : ne plus savoir écrire simplement. Ou avoir peur de trop indiquer, de mettre trop de repères. Pourtant, cela ne veut pas dire que je ne crée rien. Je pense qu’il y a quand même quelque chose, dans ce roman, malgré la chronologie simple, malgré l’histoire facile à résumer, il y a quelque chose, une originalité, même sommaire, légère, qui, en quelque sorte, rattrape le livre. Le problème est que, jusqu’à présent, je ne l’ai pas maîtrisée, cette chose. Et c’est pourquoi j’avais besoin d’un regard éditorial sur l’objet complet. Comme je le disais dans la dernière lettre, j’avance enfin dans une réécriture, un balisage du texte. Il manquait de poteaux indicateurs, c’est une évidence et je n’avais rien vu. Je m’étais trompé sur toute la ligne, je rattrape donc ces erreurs impardonnables. Et en lisant Edith Warton, j’en suis venu à me demander si le principal obstacle à mon roman était qu’il n’est pas un roman, mais une nouvelle. Ou une « sorte » de nouvelle de 200 ou 240 pages, construite sur le climax de la dérivation du câble qui va permettre les écoutes (le piratage), précédée d’un long prologue qui ne présente pas vraiment des personnages romanesques, mais plutôt des silhouettes de nouvelle, et suivie de péripéties directement causées par cette coupure de câble, jusqu’au drame final, une chute. J’ai d’abord cru que ce n’était pas un roman historique, remettant en cause l’aspect « historique », mais il me fallait remettre en cause l’aspect « roman ». Rien n’est encore fait, mais cela va peut-être m’aider à terminer le retravail.
Pour mes abonné·es, je mets ici une lecture de quelques pages de Warton, traduite par Jean Pavans :
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