Quand publier est une fondation pour écrire autre chose.
Dimanche, fin d’après-midi, la pluie tombe enfin, très progressivement. Je suis installé sur mon balcon, à l’abri d’un parasol. J’aime les endroits où je peux rester à l’abri quand il pleut.
J’écris cette lettre encore une fois au dernier moment, je tarde à mettre en place mes idées, à oser aborder certains sujets, je doute jusqu’au dernier moment de l’intérêt de ce que je peux avoir à écrire.
La question du moment, c’est de zapper Bolloré. C’est au fond la question de toujours : zapper l’extrême droite. En réalité, zapper toute forme de pouvoir, de cadre, de barrière. Imprimer et publier de manière indépendante, écrire librement. Or, je n’ai pas réagi tout de suite, mais certains de mes livres papier sont imprimés à la demande par un service du groupe Hachette ! Il s’agit de ceux parus chez Publie.net, dont les versions numériques sont livrées par Immatériel. Pour la chaîne numérique, c’est tout ce qu’il y a de plus éthique, local et indépendant. Pour le papier, le fait que l’imprimante soit chez Hachette n’a jamais empêché de publier quoi que ce soit, c’est une simple imprimante. Mais de l’argent arrive dans des poches peu recommandables, pour financer le pire. On pourrait m’objecter que toutes les imprimantes de ce type et l’écosystème de diffusion sur tout le territoire nécessitent la capacité de financement d’un capitaliste nécessairement cupide, exploiteur. Mais doit-il forcément être raciste, totalitaire ? Peut-on choisir entre la peste, le choléra et le Covid-19 ? Je ne sais pas. Il m’a fallu trancher. Alors, mon idée est de couper ce robinet et ne conserver que le numérique pour que les livres existent encore. Juste avant de faire ça, je rachète au tarif auteur un stock papier de chaque exemplaire (10 ou 12 de chaque), d’une part pour continuer à en diffuser quelques-uns, d’autre part pour en avoir sous la main pour des dossiers de demande de bourse, de résidence, etc.
Au fil des années, mes livres ont trouvé le public qui s’est formé autour de Publie.net, groupe de fidèles qui m’a soutenu, moi et les autres titres du catalogue pendant des années. Au-delà de ce cercle, difficile de percer. Cela tient à plein de choses. À mon caractère peu publicitaire, à l’absence de service de presse dédié, à la méfiance qui a longtemps entouré « l’édition numérique ». Alors que l’ordinateur est partout, de la fabrication au calcul des droits, en passant par l’impression puisque de nombreux livres présents en librairie sont imprimés à la demande, tous ne sont pas tirés d’avance. Mais les statistiques sont lacunaires, les rapports officiels excluent l’impression à la demande, d’où qu’elle vienne, comme en témoigne cette légende d’un graphique dans un rapport du Ministère de la Culture : « production éditoriale commercialisée, nouveautés et nouvelles éditions (hors auto-édition, édition à compte d’auteur et titres en impression à la demande). » On n’en saura pas plus.
Pourtant, il me semblait que Village pouvait trouver un public dans chaque campagne de France, plate ou non. Que C’était pouvait rencontrer les travailleurs et travailleuses en openspace et esplanade de bureaux. Pour La Crise (suivie de Je ne me souviens pas), c’est différent, il s’agit d’un recueil de poésie, la diffusion est forcément faible. Pour L’Homme heureux/détruire internet, je comprends aussi, pas facile de rentrer dedans et j’ai même travaillé en ce sens, comme s’il fallait que ce soit un peu difficile à lire, je ne saurais pas expliquer. Ce qui est dommage, c’est que si Le Réseau Robert Keller est publié, les liens avec Village, C’était et L’Homme heureux ne seront plus lisibles que par les versions numériques, qui se diffusent moins facilement que le papier. L’idéal serait qu’une maison reprenne au moins ces trois-là, je pourrais peut-être réécrire certaines parties de HH, fluidifier et supprimer certaines parties, même si ça me paraît difficile puisque les phrases de différentes strates narratives sont mêlées les unes aux autres.
Qu’est-ce que ce qui m’arrive dit d’écrire ? Au-delà de la reconnaissance et du partage, publier, c’est la volonté de conserver un texte dans le temps et l’espace. Qu’un livre puisse vivre, même temporairement, même avec une diffusion restreinte, c’est déjà un exploit, un objectif atteint. Mais quand un sommet est atteint, il n’y a plus qu’à descendre. Quand les ventes stagnent, baissent, s’arrêtent, quand le livre n’a plus de vie, pas d’espoir d’être traduit, d’être redécouvert, de voyager, c’est forcément difficile pour soi, un coup au moral. Ce qui ne veut pas dire que rien ne va plus jamais se passer, on ne sait jamais, tout peut arriver. C’est la vie de tout livre, de s’arrêter ; à part les exceptions. Le paradoxe étant que ces exceptions sont les plus connues, cela un peu par définition ! Si un livre étend suffisamment son territoire pour ne pas s’arrêter (les succès, les classiques dont on parlait il y a quelques mois), alors que c’est un cas très rare, on ne parle plus que de lui, on ne voit que lui. Mais pour tout livre, pour ses livres, on espère toujours durer un peu plus longtemps, sinon on n’écrirait pas, sans doute.
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Il y a un peu de retard, mais ça arrive !
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