En avril, ne désécris pas d'un fil

Quelques faits et gestes du mois, au mitan de celui-ci.

La Lettre dispersée
4 min ⋅ 19/04/2026

Je prends du retard, 18 avril déjà. Et la lettre du 3 avril était un peu plus courte, le temps m’avait dépassé. Que se passe-t-il en ce moment ? Déjà, il me faut signaler la mise à jour de la carte sonore de Par-là Paris, le projet de L’aiR Nu où se rencontrent, à travers différents icônes localisées : textes littéraires classiques et contemporains, connus et méconnus, lectures de participant·es aux ateliers d’écriture des Bulles d’air, voix qui se souviennent de Paris grâce au Projet Jacqueline.

La carte : https://www.lairnu.net/parlaparis/

Le blog présentant cette double bulle d’air du 27 mars : https://www.lairnu.net/les-bulles-d-air/article/bullulons-d-un-arrondissement-l-autre

Voilà, pour les aspects collectifs de l’écriture.

Le quotidien, c’est qu’il faut continuer à écrire, malgré le temps que prend l’action de prouver que l’on écrit et qui envahit sur le temps d’écrire. C’est comme publier, chercher à se faire publier. On peut passer du temps à écrire mais ne pas être publié. D’ailleurs, ce n’est pas le métier de base et c’est même très éloigné : écrire et promouvoir sont quasiment antinomiques. Il devient difficile alors de pouvoir se dire qu’il faut continuer à écrire, avec tout ce temps passé à prouver que l’on écrit, ou à défendre que l’on écrit, ou à chercher à publier ce qu’on écrit puisque sans texte publié il est difficile de prétendre s’annoncer comme écrivain.

En ce moment, tel K, j’avance dans le Château de ma ville vers une réservation potentielle de salle pour animer un atelier d’écriture. Je cherche en effet à proposer un atelier d’écriture littéraire créative qui soit mensuel, pour vingt euros par séance et par personne, à Noisy-le-Grand. Pour cela, je demande à la mairie une salle permettant d’accueillir jusqu’à 15 personnes. Je me suis rendu à la Maison des Associations (MDA), après avoir écrit, puis téléphoné. J’y suis allé une seconde fois, après avoir écrit à nouveau, j’ai pu alors rencontrer la responsable du planning des salles. Elle m’a conseillé d’envoyer tous les documents de l’association, car il faudra passer par L’aiR Nu pour signer une convention avec la ville. C’est mieux que de se présenter en tant que personne privée, individuelle. Elle m’a aussi conseillé d’attendre après les élections. En effet, toute décision est soumise à la voix d’un élu ou d’une élue durable. Fin mars, le nouveau maire et son conseil municipal ont dévoilé le nom des élu·es définitives. J’ai donc écrit début avril aux élu·es qui concernent mes activités sur la ville : histoire et patrimoine (because Robert Keller), culture et médiation. Puis je suis retourné à la MDA où j’ai rencontré le chef de la dame des plannings, directeur de la vie locale, qui m’a donné de nouveaux conseils pour présenter à nouveau l’association et mes ateliers tout en demandant un rendez-vous avec lui et l’élue. On croirait que je grimpe des échelons, mais le bâtiment a une architecture telle qu’il faut descendre des marches pour accéder au plus haut de la hiérarchie. Et j’en suis là de ma progression, en attente d’un rendez-vous qui permettrait d’avoir une salle, donc de proposer une première rencontre aux 9 pré-inscrit·es, bientôt 10, qui attendent le résultat de ces épreuves successives que le destin m’envoie, dans des profondeurs toujours plus vastes à chaque fois. Ensuite, dès septembre, entamer un véritable cycle avec une restitution à la librairie Folies d’encre, pour lire des extraits de nos travaux et discuter des livres ayant servi de modèles, débattre du style. Voilà qui serait idéal.

L’actualité littéraire est particulièrement remarquable ces jours-ci. L’éviction violente d’Olivier Nora de chez Grasset, faite par un philistin parachuté par un raciste, aura des répercussions sur ce chemin de croix de publication. Il y a les salarié·es de la maison qui se retrouvent du jour au lendemain à travailler non plus du free-speech mais pour du driven-speech — que l’on sait être raciste et antisocial puisque l’on connaît depuis plusieurs années les exemples des télévisions et titres de presse du grand patron. Il y a aussi les auteur·ices phares qui retrouveront facilement accueil et les auteur·ices lanternes qui ne retrouveront peut-être rien du tout. Ces remous, causés à tous les niveaux : grandes maisons, moyennes maisons, petites indépendantes. Partout, les plannings de publication sont saturés jusqu’à un an, deux ans, ce que cet effet domino va faire… Le texte lui, la voix pure, indépendante de ses conditions de production et de publication, devient de plus en plus un mythe, un rêve, un conte qui permet de faire rêver et de faire vendre.

Par hasard, au club de lecture sur le thème du livre dans le livre, qui avait lieu le 16, j’ai beaucoup entendu ce retour sur pas mal de livres : un livre « qui fait du bien », un « feelgood book », un « livre doudou », etc. Je comprends, plus les temps sont durs, plus on a besoin de se sentir bien et plus il y a de livres mieux on se porte en tant que société. Cependant, sommes-nous d’accord que plus il y a de ces livres-là, plus la place des autres se réduit ? Les tables des librairies ne sont pas extensibles, le mètre carré coûte chaque jour un peu plus cher. Un livre broché mesure environ 14 × 21 cm, autrement dit : 0,0294 m². Au prix de l’immobilier à Paris, le mètre carré vaut en moyenne presque 10 000 €. Oui, c’est exactement 1 € le cm². C’est-à-dire que la surface d’un livre posé sur une table vaut 10 000 × 0,0 294 = 294 €. Pour un livre vendu 20 €… Il faut en vendre 15 pour rentabiliser cet espace, il faut en placer 34 sur un mètre carré. Chez moi à Noisy, le prix du m² est à peu près moitié moins. Qui est déjà beaucoup.

Ce que cela signifie, c’est que les agents du Mal comme Bolloré et son diablotin J.C Thiery jouent au Monopoly en multipliant les points de vente des Relay dans les gares et stations de métro et RER, et qu’ils n’auront aucune difficulté à produire des feelgood books et des livres doudou. Ces livres sont ignifugés. Les autres, qui brûlent déjà les doigts, ne réchaufferont même pas nos soirées d’hiver.

Victor Hugo, Les Misérables, extrait de “L’onde et l’ombre”, I. 2. VIII :

Il était là tout à l’heure, il était de l’équipage, il allait et venait sur le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il était un vivant. Maintenant, que s’est-il donc passé ? Il a glissé, il est tombé, c’est fini.

Il est dans l’eau monstrueuse. Il n’a plus sous les pieds que de la fuite et de l’écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l’environnent hideusement, les roulis de l’abîme l’emportent, tous les haillons de l’eau s’agitent autour de sa tête, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi ; chaque fois qu’il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit ; d’affreuses végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles ; il sent qu’il devient abîme, il fait partie de l’écume, les flots se le jettent de l’un à l’autre, il boit l’amertume, l’océan lâche s’acharne à le noyer, l’énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine.

...

La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.

Les derniers articles publiés