Centre et destination

Il n'y a pas de centre, donc pas de classique. Ensuite, à qui destiner ? On va parler d'écriture, de destination et d'édition. Avec Joanna Russ, Roland Barthes, Annie Ernaux, Maurice Pons et Pierre Autin-Grenier.

La Lettre dispersée
7 min ⋅ 03/03/2026

Une des difficultés dans la dernière Lettre dispersée, consacrée aux « classiques », était qu’il fallait supposer un centre d’attraction. En 1983, Joanna Russ, écrit Torpiller l’écriture des femmes, traduit en 2025 par Cécile Hermellin, publié chez La Découverte. Des participations à la Lettre, courant de ce mois de février, je reçois aussi cet extrait :

Il me semble que, dans la situation historique actuelle, personne ne peut se référer à une valeur centrale absolue et qu’il ne peut donc pas exister de normes absolues. Cela ne suppose pas que les valeurs de chaque individu soient nécessairement arbitraires ou intéressées (comme celles de mes étudiants, dont l’argument massue pour défendre leur poésie est « c’est mon ressenti »). En revanche, cela implique que, en lieu et place de la hiérarchie linéaire opposant le bon au mauvais, il convient d’adopter une multitude de valeurs centrales, toutes dotées de leur propre périphérie, certaines se rapprochant ou s’éloignant les unes des autres. Ces valeurs centrales se sont forgées autour de la réalité historique de la vie des femmes, des Noirs, des ouvriers et ainsi de suite ; le jour où nous partagerons toutes et tous la même culture marquera l’avènement d’une littérature unique. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui, pas plus qu’il n’existe un unique « style » adéquat. Il existe de nombreuses versions de la langue anglaise (notamment l’anglo-indien) et, avant de déterminer si Virginia Woolf, par exemple, « écrit mieux que » Zora Neale Hurston, il serait peut-être utile de décider qui s’adresse à l’imagination visuelle et qui à l’imagination auditive, bref, de déterminer quel type d’Anglais nous parlons.

La notion de « classique », au singulier, ne peut pas fonctionner, en tout cas pas à partir du moment où l’on reconnaît que chaque point de vue est un centre et que chaque centre nous invite dans sa propre culture et qu’il n’y a pas, comme le prétendait un ancien ministre, une qualité supérieure de Mozart sur les tambourins nambikwaras. Il faut retranscrire ici sa phrase de 2012, dite au micro de France Inter, aux journalistes (on entend l’un d’eux souffler) :

Je suis sûr que [vous vous êtes posé la question] comme moi : est-ce que je suis un salaud, xénophobe et raciste parce que je pense que le Don Giovani de Mozart c’est mieux que le tambourin d’une société traditionnelle ? Donc, oui, évidemment que les civilisations ne se valent pas. [… décrit les horreurs totalitaires et meurtrières du 20e siècle, puis dit que l’Europe a aboli l’esclavage et inventé la démocratie…] Qu’est-ce qui caractérise fondamentalement l’Europe et qui fait que, à mes yeux, la civilisation européenne peut légitimement être considérée comme supérieure à d’autres ?

Alors que c’est ça, Luc Ferry, le racisme : mettre l’Europe contemporaine en haut de la hiérarchie des civilisations.

Parce que « les minorités sont sans cesse rappelées à leur minorité. Ce qu’on attend d’elles, c’est qu’elles se conforment à la façon de faire dominante, pour ensuite les juger de manière injuste sur des critères qui n’ont pas bougé durant des siècles », comme le résume Maya Ouabadi pour En attendant Nadeau, en lisant le livre de Joanna Russ. De 1983 à 2025, dans les dates de première publication et de première traduction en français, on pouvait déjà lire une certaine histoire de ce torpillage.

Ici, vers la fin du premier tiers, s’arrête la portion gratuite de la Lettre Dispersée.

Je vous rappelle qu’après trois mois, elle passe en gratuit (même si je n’ai pas encore résolu le mystère ergonomique et technique qui le permettra !). Donc, le mois prochain, la lettre de janvier sera lisible, et écoutable, intégralement.

La suite va se poser la question de la reconnaissance, de la destination, et citer deux textes par l’audio (il faudra éventuellement cliquer sur l’image bleu sombre, ou sur lien YouTube juste dessous (s’il s’affiche), pour y avoir accès).

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La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.