Trois essais, un roman. Fayolle, Murat, Samoyault + Hugo. C'est parti. 9900 signes et 6'40" de lecture.
Tout d’abord, un message aux abonné·es non-payants. Il était question qu’au bout de trois mois les lettres deviennent intégralement lisibles. C’est enfin le cas ! J’ai créé une rubrique dédiée sur mon site du Journal éclaté, il suffit désormais de se rendre là-bas, dans La Lettre Dispersée. Celle du mois de Janvier y est donc en ligne !
Plusieurs livres lus ce mois-ci autour de la question de ce qui fait un classique. Parfois directement adressée dans Toutes sortes de Misérables, où Tiphaine Samoyault (Seuil, 2026) prend comme point de départ sa lecture d’enfance d’une version abrégée du roman de Victor Hugo. Pour résumer son idée, on peut dire que, pour l’autrice, ce qui fait un classique, c’est le fait qu’une œuvre soit réécrite, adaptée, devienne une forme vivante presque indépendante du texte de départ. La question est un peu plus indirecte chez Laure Murat, dans Toutes les époques sont dégueulasses (Verdier 2025) qui réfléchit à la réécriture recontextualisante, parfois cancelisante. Elle distingue deux types de réécriture, celle qui fait advenir une œuvre hors de l’œuvre, et celle qui tient plus de l’adaptation à une norme, à une morale, à un choix non-littéraire. Enfin, Azélie Fayolle dans Subvertir le male gaze (Divergences, 2025), propose un nouvel outil d’analyse textuelle, dans la tradition de Gérard Genette, ce critique et théoricien qui s’est intéressé à l’étude formelle de la littérature, et pour lequel, en citant Lucie Guillemette et Cynthia Lévesque de l’UQTR : « [la narratologie] s’intéresse aux récits en tant qu’objets linguistiques indépendants, détachés de leur contexte de production ou de réception. D’autre part, elle souhaite démontrer une structure de base, identifiable dans divers récits. » L’autrice propose une extension féministe de ce cadre, dans la lignée de la critique et théoricienne Laura Mulvey qui théorisait le male gaze en 1975 comme étant le regard masculin de toute une culture visuelle qui expose la femme comme objet de désir, comme objet sexuel. “[C’est] le motif récurrent du spectacle érotique […] elle capte le regard, joue pour lui, et signifie le désir masculin” (Plaisir visuel et cinéma narratif). Fayolle transpose cet outil à la littérature et propose de nombreux exemples qui peuvent inspirer de nouvelles lectures ou relectures, découvertes ou redécouvertes : de Maupassant à Violette Leduc, en passant par Madeleine Bourdouxhe… Ce type d’analyse manque à l’école, et ce livre pourrait être à l’origine, pourquoi pas, de l’ajout d’un nouvel outil d’analyse dans les classes de Français à partir de la 4e, où il s’agirait de compléter la position du narrateur : omniscient ou non, focalisation interne ou externe, comme cela se fait déjà, en ajoutant désormais le gaze (prononcé à l’anglaise) : a) gaze masculin ou féminin, b) gaze masculiniste ou féministe, c) gaze bourgeois ou prolétaire, etc. À vos copies !
Ces trois ouvrages prennent les classiques et interrogent non pas leur légitimité comme j’avais été tenté de le faire dans mes lettres précédentes en me demandant ce qui fait un classique, ou ce qui ne fait pas un classique (approche sans doute simpliste et vaine) mais en interrogeant leur autorité : pas pour l’effacer (cancel) mais pour mieux la mettre en lumière et, ce faisant permettre d’autres autorités, d’autres classiques, d’autres gazes, d’autres futurs.
Tiphaine Samoyault :
Grâce [aux réécritures], il devient possible de mettre en crise toutes les autorités, celle du canon, celle du patriarcat et celle du colonialisme, en faisant jouer une réécriture joyeuse, inventive et parfois subversive. La censure est l’un des aspects de la question, mais il n’est pas le seul. La réécriture n’est pas toujours une affaire de morale ; elle peut être ludique ou créative, même si elle incarne souvent une mise en crise de l’autorité.
Dans Toutes sortes de Misérables, l’autrice compare plusieurs versions « abrégées » ou « pour la jeunesse » qui s’intitulaient Cosette, ou Gavroche, le surnom devenant un titre à part entière. Dans ces versions, le texte est conjugué au présent, ou alors…
La partie gratuite de la Lettre s’arrête ici, les abonné·es peuvent lire la suite et écouter le son qui la clôture. Je rappelle qu’après trois mois, cette lettre sera disponible librement sur mon site, Le Journal éclaté, à l’adresse suivante :
https://jsene.net/la-lettre-dispersee/
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