D’après un livre de Françoise Héritier, une réflexion sur la sonorité qui fait le sens.
Une lettre intermédiaire un peu longue, qui pourrait faire office de lettre réservée, je me demande ce qu’il me restera à dire le 3 juin… !
Françoise Héritier raconte son histoire personnelle avec les mots et leurs sonorités. « Les sons sont immédiatement porteurs de sens », dit-elle. C’est-à-dire que les sont fabriquent un sens, cela surtout pour l’enfant avec une part d’imagination. Car c’est de l’enfance et des mots dans la pensée naissante du langage qu’il s’agit.
Je distingue en effet trois catégories de mots. Dans la première, courante, ingénue, sans surprise, sont rangés tous les mots (la majorité sans aucun doute) dont la sonorité colle à la chose. Cela va de « vache », « éléphant », « bassine »… à « sarcasme », « rugir », « atermoiement », « criard », « épouvante », […]. Le réel est bien là. Les mots sont là pour le décrire tout entier. Dans la deuxième catégorie, celle de la sidération, viennent les mots qui ne ressemblent pas à la chose, qui ne lui vont pas, qui basculent dans l’étrangeté. Pour quelles raisons ? J’ai ainsi avec le mot « armoire », aux résonances profondes, sombres et soyeuses, semblables à celles de la massive chose bourguignonne doublée de faille jaune safran de mon enfance, un rapport de doute, d’inquiétude et d’émerveillement. Par quel miracle ce mot peut-il désigner ce simple meuble de bois à ranger le linge, alors que sa sonorité et son écriture évoquent tout autre chose ? Le « ar » dur et grave ouvre sur des profondeurs pleines de dangers qui terrorisent et excitent l’enfant en même temps que grincent les gonds de l’armoire, cet enfant qui sait que, s’il plongeait dans l’inconnu du précipice ouvert devant ses yeux, il se retrouverait dans un monde opaque où tout, même l’horreur, se devine à tâtons. Heureusement, il y a ce « moire qui ouvre sur la possibilité d’une divine lumière, et, dans les reflets d’eau qu’il projette, gîtent toutes les douceurs de l’été des temps bénis où on ouvrait en frémissant l’armoire bourguignonne de grand-mère.
Ainsi, « armoire » ne peut pas seulement dire ce qu’il dit. Pas plus que « cuiller » avec sa sonorité sèche de terre au goût salé (« cui ») et de fer rouillé (« ller ») ne peut se contenter de désigner le benoît instrument que nous portons à la bouche. […]
Et la troisième catégorie ? C’est celle, qui m’est propre, de tous les mots qui ont d’emblée pour moi un autre sens que celui qu’ils ont ordinairement. Ils sont nombreux. J’en dresse l’inventaire inachevé dans le premier registre que l’on va lire, mots qui sont cependant sujets à quelques variations de sens au fil du temps. L’essentiel, celui qui est né lors de la première rencontre, jubilatoire, avec le mot rare (quel plaisir que de rencontrer sur son chemin des mots comme « superfetatoire », « flagornerie », « procrastination », « mâchicoulis », « vergogne »…), est celui, dans le domaine de la sensation, que j’essaie de rendre le plus fidèlement. Cependant, la majorité des mots au sens secret sont des mots ordinaires (« soudain », « balai », « caresse », « cahier »…). Je suis intimement persuadée que chacun possède, en son for intérieur, un petit trésor de mots reconfigurés pour soi seul.
Elle raconte aussi cette façon d’avoir pensé un objet autrement que son mot, si l’on peut dire, avec le mot presbytère, qu’elle disait quand elle était enfant, un mignon petit presbytère qui avance lentement en portant sa coquille en colimaçon sur son corps gluant à deux grandes antennes. C’était pour elle ce mot, entendu quelque part comme un son, un bruit ou un chant, qui allait le mieux à l’animal, avant de découvrir son véritable nom. Mais était-ce son véritable nom ?
On peut écouter Françoise Héritier en parler ici, chez Alain Veinstein.
Autre préoccupation de cette Lettre (comme quoi, tiens donc), elle dit dans la même émission que les lieux communs (objet de la troisième partie de son livre) sont un raccourci pour transmettre une émotion. Et c’est comme cela qu’il faut lire la quantité de best-sellers et autres page-turners, ou livres-doudous dont on nous « rebat les oreilles" : ils sont construits avec des raccourcis émotionnels pour être plus faciles d’accès et toucher plus facilement. Je ne voyais que l’aspect « lecture facile », mais c’est le côté « émotion facile » qu’il fallait voir. Être ému sans “lire”, simplement en voyant les mots, en reconnaissant les lieux communs, mécanisme de la conversation mais pas une écriture et il me paraît difficile de dire littérairement du bien d’un livre dans lequel, puisqu’il est écrit, pensé comme ça, il y a une manipulation qui ne vise pas le lecteur ou la lectrice dans sa singularité, ne prend pas ce risque, mais cherche à toucher en masse, l’individu indifférencié. Il faudrait que le contrat soit clair, ou que les critiques le soient, mais on expose de la même manière la matière pathétique et l’écriture.
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Pour revenir à l’histoire sonore et sensible des mots : aucune IA ne pourra jamais avoir un goût personnel des mots. La machine sera toujours décidée pour trancher d’une manière ou d’une autre, avec la probabilité, un peu de hasard, et une volonté de plaire à l’utilisateur, c’est ce qui se fait actuellement. Demain, ce sera autre chose, un autre algorithme, mais il n’y aura jamais cette longue histoire d’une vie d’enfant parmi huit milliards, qui se façonne une langue intérieure unique et éphémère, même oubliée ensuite, mais qui reste comme le dit Rilke « sang, regard, geste », avant que ne surgisse « le premier mot d’un vers », bien des années plus tard, autre façon de transmettre une émotion mais sans passer par la facilité et la banalité du lieu-commun, ce non-choix qui ne transmet rien de personnel mais transmet une émotion de masse (et je pense inévitablement à notre ambiance politique fascisante, ne peux m’empêcher de voir la place occupée par les livres faciles qui adressent des émotions de masse au moment où des partis adressent aussi des émotions de masse, dans le but de pratiquer des politiques de masse où les individus, les minorités, sont écrasés par une idéologie).
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Rilke, dans ce texte magnifique (que j’avais appris par cœur, à une époque) qui montre ce qu’est, pour un être humain, écrire, mais aussi, tout simplement, parler, penser, vivre :
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.