Kessel

L'écriture se cache

Forme, fond, mépris et sagesse.

La Lettre dispersée
7 min ⋅ 03/09/2026

Tout d’abord, merci : merci pour le soutien et le suivi constant et solide, et même croissant ; bonjour aux nouveaux et nouvelles abonnées. C’est important, ça compte beaucoup. Ensuite, pardon pour avoir sauté un mois sans prévenir. C’était août, c’est pardonnable, mais je tâcherai d’être à l’heure pour l’année qui commence. Il faut dire que l’été a été (sic) plein d’imprévus automobiles, financiers, médicaux, littéraires ; tout ne concernant pas ma personne mais la mettant à contribution. Pour un résumé vraiment éclaté et dispersé de l’été, c’est par ici. Cela étant dit, voici la Lettre de septembre 2026 ; qui commence par les annonces de rencontres et autres bulles d’air (déambulations).

Actualité de cette rentrée 2026

Samedi 12 septembre, 16 h : Marseille, CIPM. Une rencontre précédée d’une performance intitulée La Machine développée. J’accompagne Camille Bloomfield dans son projet, et Nicolas Tardy de Calopsitte animera l’échange. La Machine, c’est une invention radiophonique de Georges Perec et Eugen Helmlé pour la radio allemande, en 1968. Le poème, décortiqué et malmené par différents algorithmes et oulipismes, est de Goethe. En 2025, la traduction en Français translate aussi le temps, Camille Bloomfield et Vincent Decoppet posent la question : aujourd’hui, que serait cette « machine » ? Le poème est alors de Verlaine, et la machine de l’IA. Je participe à une mise à jour de cette Machine traduite pour la scène, avec du code et des micros. Pour en savoir plus : https://cipmarseille.fr/programme/5415

Dimanche 20 septembre, 10h30 : Journée du patrimoine à Noisy-le-Grand, où je baladerai mes concitoyen·nes en lectures, au bord de Marne, dans une déambulation intitulée Noisy, un pas de côté. Inscription libre par ici : https://journeesdupatrimoine.culture.gouv.fr/w/391796/evenement/20234808/noisy-un-pas-de-cote#/events/20234808

Samedi 26 septembre, 10h30 : Beaubourg fantôme, c’est une déambulation dans le quartier éponyme, à l’heure où le Centre Pompidou est fermé pour travaux et des années. Anne Savelli et moi-même vous ferons la visite en textes et lieux bien choisis. Inscription et tarifs par ici : https://www.helloasso.com/associations/l-air-nu/evenements/beaubourg-fantome

Une réflexion de l’été 2026

J’ai lu le livre de Martin Winckler, Au pays du mépris, Voyage dans l’arrogance ‘à la française’ (Robert Laffont, 2024) et, au début, je me suis senti moins seul. C’est un choc de découvrir les mots de quelqu’un d’autre sur un sentiment que j’ai, imprécis, fuyant. L’idée générale du livre est la suivante : la France, en tant que pays, avec ses institutions, ses traditions, sa culture, sa langue, agit comme un partenaire toxique sur chacun·e d’entre nous.

Imaginez votre vie avec une personne à qui vous êtes attaché·e depuis longtemps. Imaginez qu’au fil du temps, vos relations se sont dégradées. Depuis plusieurs mois, plusieurs années peut-être, votre partenaire vous ignore ; vous impose ses décisions sans vous prévenir et refuse d’en discuter ; vous décoche à la première occasion des paroles blessantes ; critique la moindre de vos initiatives ; ironise sans cesse au sujet de vos sentiments et de vos émotions ; vous accuse de fautes que vous ne savez pas avoir commises ; vous reproche des aspirations « ridicules » et vous interdit de les exprimer ; ne vous accorde son estime que lorsque – et si – vous « vous en montrez digne » ; disqualifie systématiquement vos idées et affirme qu’elles ne mèneront nulle part…

Martin Winckler s’est longtemps senti malmené par ce pays, témoin ou victime de cette « relation toxique » perpétrée par les institutions, ruisselant par effet de hiérarchie jusqu’aux individus dont certains (trop, et le système semble les récompenser) possèdent cette sorte d’état d’esprit de bully. Le médecin et écrivain (ou l’inverse) a progressivement compris que c’était ici que ça clochait, et qu’ailleurs il était mieux traité, lui comme les autres et en particulier les femmes dans des sociétés moins sexistes, les patient·es dans des sociétés plus à l’écoute, les auteur·ices dans des systèmes moins élitistes et arrogants. En fin de compte, il a décidé de quitter la France pour s’installer au Canada, où respirer avec « plus d’espace mental ».

À propos de l’écriture, Martin Winckler attaque de front la multiple question du style, du fond, de la forme, qui, pour lui, découle directement de cette arrogance française. Il écrit, dans le chapitre 30 :

En France, la forme l’emporte toujours sur le fond. Ce qui tombe sous le sens, s’agissant d’un pays pour lequel les apparences priment sur tout le reste. À l’extrême limite, le fond n’a pas d’intérêt ; pour tout dire, il est souvent gênant. Apprécier un livre pour ce qu’il raconte, franchement, c’est un peu vulgaire. Ce sont les masses qui aiment qu’on leur raconte des histoires. L’élite, elle, ne s’en laisse pas conter. Ce qui est noble c’est la manière dont c’est écrit.

J’ai un peu sursauté en lisant ça, puisque ce qui me désespère régulièrement c’est précisément l’absence totale de dialogue autour du style dans les émissions littéraires, la critique. Le mainstream ne s’encombre pas de ce qui lui paraît être trop ardu pour son public et préfère lui « raconter une histoire », en effet ; mais s’il y a un mépris, pour moi il est là : dans l’idée que le style ne serait pas accessible au public. D’ailleurs, si je voulais provoquer un peu, je dirais que si l’écriture ne comptait pas mais seule l’histoire, alors une IA pourrait très bien écrire et traduire.

Son adresse mail étant dans le livre, j’échange avec Martin Winckler au sujet l’importance ou non du « style ». L’auteur me fait très justement remarquer la version américaine du mot : il n’y en a pas. Il y a le « writing ». J’aime bien ce mot, je n’avais pas pensé à traduire pour voir ce que ça donne sur la façon de penser (astuce souvent efficace, sous estimée). Il est « reposant », ce mot, me dit l’exilé écrivant. Son point de vue, c’est qu’on aime ou on n’aime pas un texte, il n’y a pas d’absolu dicté par une académie, un pouvoir, pour lesquels le mot de style marque une distinction, une élection. Certainement. Je me souviens que des critiques emploient cette variante : « j’aime son écriture ». Ou : « son écriture me touche, m’emporte », etc. Mais cet aspect de « j’aime » ou « j’aime pas », ne sert pas à écrire, ne dit rien de l’écriture.

Je crois qu’il y a là deux sujets distincts et qu’on ne parle pas forcément de la même chose, ou alors ce qui nous tient à cœur est tout à fait différent et il n’y a pas vraiment de débat, finalement. Ce sont deux choses dont je découvre petit à petit, malgré mon âge avancé, la différence : la lecture et l’écriture. Et, j’ai l’impression, le gouffre qui les sépare. Les sépare-t-il de plus en plus ? Ou est-ce une idée que je me fais d’un endroit où moi-même je dérive ?

Si on parle de lire, alors on dit quelque chose d’une expérience personnelle. Et comment pourrait-il y avoir débat là-dessus ? Il se trouve qu’il y a toutes ces heures et ces pages consacrées à jouer des sentiments personnels autour d’un livre pour que, en tant que public, j’en vienne à me poser la question “est-ce que ça va me plaire ?”. Beaucoup moins d’énergie et de temps sont consacrés à poser la question de “comment c’est fait”. Cette question permet de me laisser la liberté de comprendre quelque chose pour me faire ma propre idée sur le livre, sans jouer sur des émotions communicationnelles. Je partage plutôt la deuxième catégorie de critique, mais je comprends la première, qui revient à rire ou pleurer ensemble avec ses semblables, dans un partage d’émotions. Et je comprends (seulement après avoir passé l’été à me poser la question en préparant cette lettre) que c’est un mode tout à fait légitime de partage d’expérience, même si je préfère le second, étant moi-même un peu asocial, et préférant la froide technique au partage de mes émotions.

Je reste toutefois persuadé que c’est la technique qui va, en fin de compte, après travail et retravail, permettre l’émotion. Quand je rencontre des lycéen·nes, pour un atelier, on parle du rapport fond-forme, il y a débat, idées, inventions, éclairs de génie. Sans ce rapport, on ne pourrait pas comprendre complètement certains textes pour en écrire soi-même : c’est tout le but des ateliers. Bien que je finisse par me dire que, au fond, si : on peut toujours. Mais est-ce que ça ne serait pas comme de jouer d’un instrument sans connaître le solfège ? On peut aussi, me direz-vous, Kurt Cobain le faisait très bien, c’est possible, ça arrive.

Je ne sais pas si les anglophones disent autre chose que I love her music, on dirait J’aime sa musique, mais on dirait aussi J’aime son style, ou sa manière. Est-ce plus clair en musique que le fond ne suffit pas, ou est second ? Combien de fois écoute-t-on une chanson sans faire attention aux paroles ? L’aspect le plus frappant du style en musique, ce sont les reprises. Quand Tori Amos…

Ici commence la partie réservée aux abonné·es, les mises à jour des Lettres devenues gratuites est sur mon site, à cette adresse https://jsene.net/la-lettre-dispersee/ en principe après trois mois (parfois quatre si je me réveille tard). Dans la suite de cette lettre, il y a une lecture à écouter et un objet de Man Ray, un peu par hasard. Donc, grand merci aux abonné·es payant de me soutenir dans mes efforts numériques et littéraires !

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La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.