C'est quoi un classique ?

Quelques réflexions autour de la notion de classique, avec deux lectures.

La Lettre dispersée
11 min ⋅ 03/02/2026

Voici la Lettre dispersée du 3 février 2026, elle est très longue, 21000 signes. C’est deux fois plus que les précédentes et que ce que je pensais produire par mois. Je pourrais la couper en deux, garder la suite pour mars, me reposer, mais ce serait dommage de perdre le flux qui m’a fait partir du point A pour aller jusqu’au point B, sans prétendre que B soit très différent ou éloigné A.

J’espère que cette lettre vous plaira, vous fera réagir sur les réseaux ou par mail, pour peut-être nourrir les suivantes ?

Bonne lecture !

Fnac Saint-Lazare, 10 janvier 2019

J’aime beaucoup les livres en une seule phrase, ou en un seul lieu, ou en un seul jour. Je ne sais pas si un livre combine ces trois contraintes – Zone de Mathias Énard, peut-être, bien que découpé en chapitres, un par ville-étape, et dont les réminiscences forment un espace-temps plus large, un peu comme Les Mille et une nuits, je crois. Si je devais classer ces trois contraintes, selon mon goût, je dirais qu’en troisième vient l’unité de lieu, plus évidente et passe-partout, le cas de beaucoup de livres pour lesquels ça n’est même pas une contrainte. Maigret reste à Paris (le plus souvent), les personnages de Belletto à Lyon, etc. Ensuite, celle de phrase, car elle peut ne pas être totalement nécessaire, même si elle est très souvent bien employée pour tenir en haleine, marquer un impératif. Dans L’Homme heureux, je prétends qu’il n’y a qu’une phrase, mais en réalité, il est plus juste de dire qu’il n’y a pas de point, le tout étant pris dans le flux continuel de data. Je suis étonné de mon classement, car il laisse l’unité de temps en première place, c’est-à-dire une contrainte d’intrigue, et non totalement formelle. Elle va suivre l’urgence des personnages, forcément, un roman entier en seulement 24 heures ne peut que créer une tension dramatique maximale. À condition évidemment qu’elle soit soutenue par une langue nécessaire, comme évoqué la dernière fois, quelque chose qui fasse que le texte soit tenu par le temps, et le temps par le texte. Comment exprimer ce lien, cette nature réciproque ? C’est toujours la question.

Dans cette catégorie reine, dont toute l’action tient dans un jour, avec un minimum voire aucune réminiscence sous forme de courte nouvelle, il y aurait donc Ulysse, de James Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, Do Androids dream of Electric Sheep ? de Philip K. Dick, Ducks, Newburyport de Lucy Ellmann, et d’autres sans doute ; jusqu’au tout récent Bruits d’Anne Savelli. Bien souvent, ces livres se situent aussi dans un lieu unique, une ville, parce qu’on n’a pas trop le temps d’aller ailleurs (sauf en train) et que ce serait déplacé, pour ainsi dire, de parcourir le monde comme ça en si peu de temps. Le plus ancien livre auquel je peux penser qui respecte ces deux critères se déroule dans le quartier du port du Pirée, en banlieue de l’Athènes antique, chez le marchand Céphale, dans La République, de Platon. Il y a des indications spatio-temporelles, au milieu d’une densité de pensées qui ne laissent aucune pause à la lecture, un véritable suspens, des cliffhangers, des plot twists, etc. Assez vite, on est assis en cercle pour discuter chez le marchand, comme en direct, même si la conversation semble invraisemblablement longue, mais peu importe puisqu’on peut lire le livre en moins de 24 heures, donc… J’aime à les imaginer se lever, marcher sur une terrasse, boire une coupe, etc. Il est indiqué, à un moment où Thrasymaque s’emporte et « rougit », qu’il fait aussi « très chaud » ce jour-là. Je reste fasciné par ce détail météorologique, outil de fiction, romanesque. Non seulement la conversation philosophique est à jamais d’actualité, entre les « justes » et les « injustes » du Livre 1 par exemple, et la recherche de bonheur dans la justice que poursuit l’auteur, mais il y a aussi la mise en scène intemporelle, universelle, comme le fait de rougir, d’avoir chaud. J’aime aussi le choix « platonicien » du lieu. Il est à la fois en dehors de la ville, pour l’étudier, prendre de la distance et critiquer librement, et à la fois dans ses remparts, protégé par elle, la Cité. Extraordinaire de lire quelque chose qui a presque deux millénaires et demi, et de pouvoir dialoguer avec.

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Que faut-il, dans un texte, pour qu’il traverse ainsi le temps, les générations, reste d’actualité, accessible, à la fois à sa place et mobile dans ce temps long ? Fascination de constater que 24 heures éphémères peuvent durer l’éternité. C’est la place du « classique », quelques heures à lire, mais qui durent pour toujours. Je disais la dernière fois qu’un forum se posait la question de savoir ce qui transforme un livre en « classique ». Entre la notion de « classique » et de celle de « bon livre », on ne sait pas bien ce qui fait la différence. Peut-être qu’il faut d’abord être un bon livre avant de devenir classique, c’est-à-dire virtuellement éternel. D’après la discussion du forum BookNode, c’est « le passage du temps » qui doit faire son travail, comme si l’écoulement temporel pur, libre d’autorité, de domination, d’influence, d’économie, permettait de faire émerger les œuvres qui « vont compter ».

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On pourrait ensuite se poser la question de l’intérêt de se poser la question. À quoi bon savoir si un livre est un classique ou pas ? Pourtant, ce n’est pas sans intérêt. On peut vouloir lire un livre que déjà beaucoup de monde a aimé, comme une garantie qu’il nous plaise, et le fait qu’il a traversé les siècles devient un gage de qualité, ou plutôt non : de connivence. Ce livre va nous parler. Le livre nous appartient, à nous, à notre culture, et nous appartenons à cette culture, et celle-ci n’est pas celle d’un pays ou d’un folklore, c’est plus grand que ça, c’est la grande communauté humaine, mondiale. Et justement, on peut se découvrir partager quelque chose avec un pays lointain, une époque révolue – notre humanité. J’ai cité des romans français, anglais, irlandais et américain, c’est encore un peu resserré, je m’en rends compte, occidental, c’était aussi un choix forcé par le cadre restreint des livres de 24 heures. Mais là aussi, après quelques recherches, je trouve : Le Passage de la nuit, d’Haruki Murakami, je ne connaissais pas – et rien sur le continent africain, mais la contrainte de la recherche est difficile, et les outils très biaisés, non fiables. Il faudrait lancer un appel public. Et si j’avais dû citer des classiques, au sens large, sans contrainte formelle, j’aurais sans doute commencé de la même manière par ce qui est proche de mon éducation, avant de m’éloigner petit à petit du côté d’Ivo Andrić, Jorge Luis Borges, Lao She, Bashō…

Le même forum s’interroge sur la légitimité de la reconnaissance, ou sur l’illégitimité de la non-reconnaissance :

Aujourd’hui, pratiquement tout le monde sait lire et écrire. Il est facile de se procurer un ordinateur, et n’importe qui peut au final écrire un livre. Cela permet l’apparition de merveilles, tout comme de mauvais bouquins. Mais d’une certaine manière, je vois une forme de ‘classisme’ derrière : un auteur qui n’a pas fait d’études de lettres, qui n’a pas été formé à écrire, ou qui a commencé sur des plateformes d’écritures en ligne (type Wattpad) sera souvent jugé comme ‘illégitime’ dans ce qu’il écrit. On peut par exemple le voir avec des poètes/poétesses qui se sont fait connaître via les réseaux sociaux, et qui sont jugés comme ‘moins auteurs’ qu’un Baudelaire…

Je cite un forum, message d’un pseudonyme, citrouillelabs, comme une référence à citer, car non seulement tout le monde se pose la question, mais aussi justement, pourquoi pas faire de l’illégitime une source de réflexion légitime ? À ce message, on pourrait répondre immédiatement que si le livre invisible était si bon et si génial, il franchirait les barrières de classe et serait reconnu pour sa pure valeur littéraire, il le mériterait.

Ici, vers la fin du premier tiers, s’arrête la portion gratuite de la lettre, la suite va se poser la question des livres redécouverts, des mécanismes sociaux à l’œuvre dans la fabrication de la renommée, et d’un élément qui semble oublié, ou mis de côté dans les études, mais qui me paraît fondamental.

Il y aura aussi deux lectures audio, de 2 minutes trente, et 6 minutes.

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La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.