Mention des réponses

Un point à mi-février, entre deux Lettres.

La Lettre dispersée
4 min ⋅ 15/02/2026

Tout d’abord, merci aux nouveaux et nouvelles abonné·es de rejoindre la Lettre dispersée, merci pour votre suivi et votre soutien.

Un rapide rappel du principe. Chaque mois, idéalement le troisième jour, j’envoie une lettre réservée aux abonné·es, au tiers lisible pour les autres, d’environ 10 000 signes. Elle contient également deux lectures sonores (ou une très longue). En plus, en milieu de mois, à peu près, une lettre comme celle-ci, entièrement accessible, fait le point sur ce qu’il se passe dans le monde proche : réponses à la lettre du 3, livres lus, textes publiés sur le Journal éclaté, ou tout autre sujet digne d’un minimum d’intérêt. Enfin, après trois mois, une lettre réservée devient entièrement gratuite, lisible dans la partie des « posts », même si je n’ai pas encore testé l’option de transformer l’accès. En effet, vu les quelques soucis que j’ai déjà eus, je ne suis pas certain que ça fonctionne comme je le pense, et je me demande si je ne vais pas devoir trouver un contournement nécessaire à la piètre ergonomie de cet hébergement. Passons.

Ce mois-ci, je vais transmettre deux réponses à la lettre du 3 février.

Tout d’abord, Anne Savelli m’envoie cette citation de Pascal Quignard, sur la fabrique secrète des classiques par « ceux qui aiment ardemment les livres », et qui « constituent sans qu’ils le sachent, la seule société secrète exceptionnellement individualisée. » C’est important de bien voir qu’au bout du compte, il y a deux rôles qui comptent : la personne qui écrit, la personne qui lit. Quignard poursuit :

La curiosité de tout et une dissociation sans âge les rassemblent sans qu’ils se rencontrent jamais. Leurs choix ne correspondent pas à ceux des éditeurs, c’est-à-dire du marché. Ni à ceux des professeurs c’est-à-dire du code. Ni à ceux des historiens c’est-à-dire du pouvoir.… Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves mais nombreuses. Ils s’entre-lisent dans le silence…

Ensuite, Bernard Bourrit se demande « à quelles conditions devient-on une autorité dans un domaine ? Comment prend-on l’ascendant ? » Et il remarque « deux régimes de talent. » C’est un peu ce que j’essayais de montrer en citant P.M Menger, mais je trouve sa version est plus complète et limpide, mettant la personne qui produit en sujet :

[il y a un] talent premier, avéré ou non (savoir écrire, par exemple) et un talent second, celui de « mettre en scène » son talent premier. En raccourci, on peut exceller à se mettre en scène (le travail extra-littéraire) sans jamais devoir faire la démonstration de son talent premier (le soumettre à l’épreuve de la critique). Cette distorsion fait naître des êtres charismatiques, fascinants, mais fantoches. Dans une société du spectacle à l’âge des réseaux, le talent second représente un atout qui prime sur le vrai talent. Triste, mais vérifiable. Menger parle de « l’effet Matthieu ». Je dirais plutôt : micro-capitalisation d’un avantage minime obtenu en amassant sur son nom des distinctions (au sens sociologique) produites par le système de la réception (académie, critique, médias). Le résultat est le même : plus on cumule, plus on peut cumuler. Mais ainsi dit, cela dévoile la logique capitaliste sous-jacente. 

Merci à ces deux correspondants, qui ont, je le signale, une certaine « actualité ». Entre guillemets, en raison de la rapide déperdition d’énergie de la nouveauté dans le monde impitoyable de l’édition, comme le souligne Anne Savelli dans son dernier Semainier. Voyez ici celle toujours actuelle de Bernard Bourrit. On signalera aussi le nouvel hébergement du site de leur éditeur commun, Inculte, complètement passé chez Actes Sud désormais.

*

Pour revenir au sujet de cette Lettre, j’étais censé parler du style, et m’en suis déjà éloigné. Peut-être y revenir. Quelle question nous poser, et dans quel but ? Nous verrons.

En attendant, j’ai retrouvé un livre, qui servait de support, avec d’autres, à un globe terrestre erroné, au style graphique « ancien », obtenu très peu cher dans ce qu’on appelait jadis une « solderie ». Bref, ce livre est de Pierre Autin-Grenier : Les Radis bleus, paru en 1990. Voici trois entrées de ce journal en prose :

Lundi 17 janvier. Sainte Roseline.

Le temps qu’il faut pour faire une phrase ! S’imaginer capable d’en faire une chaque jour… Délire d’orgueil ! Folie de poète, peut-être…

Ou, plus vraisemblablement, attrait du vide ; volupté de l’échec pressenti comme certain.

Vendredi 22 avril. Saint Alexandre.

Infinie patience des fenêtres, jamais fatiguées d’ouvrir à nos regards absents des matins sans cesse renouvelés, des soirs chargés de parfums, des journées entières avec vue sur la mer et souvenirs d’enfance. Heureux celui qui sait, par une fenêtre large ouverte sur rien du tout, découvrir la vie, sentir soudain frissonner la peau du monde ; il peut sans frayeur aucune s’élancer dans l’air : déjà il vole, oiseau léger ! Car les fenêtres conduisent très loin au-delà des déserts quotidiens, pour peu que l’on veuille emprunter leurs chemins tranquilles, embrasser l’immense horizon de leur œil inattendu. Fenêtres : perpétuelle apothéose du printemps.

Dimanche 21 août. Saint Christophe

Nous avancions à ventre ouvert, comme dans un rêve, et puis une vie soudain s’est brisée dans la rue et nous voici découvrant d’un coup l’atroce précarité des choses. Nous nous doutions bien que ces fruits oubliés lentement nous mèneraient vers l’automne, que nous les retrouverions en décembre, secs ; quand même nous restions tout imprégnés du sentiment de longévité des jours, nous n’accordions nul crédit aux cris des chouettes la nuit, chaque heure nous voyait changer de montre et jamais dimanche ne nous fit plier le genou. Aux terrasses complices des cafés nous buvions du vin de paille dans de longs verres à pied, le soir venu nous vendions du vent à la sauvette pour presque rien et, en dessous du pont resserré, pour nous toutes les rivières étaient en feu. Mais déjà certains de nos gestes prenaient des rides, des nuages dans le ciel passaient trop vite ; enfin un beau matin il nous fallut faire ressemeler nos ambitions.

*

Le mois prochain, le 3 mars, on l’espère, la prochaine Lettre, qui n’a donc toujours pas de sujet, même pas en brouillon. Et le 3 mars, c’est trois mois après le 3 décembre, et la lettre de décembre est censée passer de payante à gratuite. Comme la première était gratuite, ça ne se verra pas, mais garder ça en tête pour le 3 avril, et la lettre de janvier !

(2013)

La Lettre dispersée

Par Joachim Séné

Joachim Séné est né sur les terres sans radioactivité notoire de Picardie vers 1975. Après l’obtention d’un diplôme d’ingénieur informatique, de banlieue en banlieue, il a traversé plusieurs fois la Seine, puis la Marne, où il laisse désormais son empreinte carbone. Il a travaillé onze ans comme développeur dans le privé, avant de se mettre à son compte, pour développer des sites web pour la littérature, et écrire.

Il a publié Disparitions, Apparitions en 2025, La Boucle impossible avec Anne Savelli en 2024, L’Homme heureux en 2020 au sujet des câbles sous-marins qui transmettent et mélangent nos données (avec d’autres formes possibles). Village qui traverse plusieurs fois un village dans un pays plat, et rêve de ville. Sans et C’était dans l’open-space et comment en sortir. Arthur Maçon est l’histoire du premier homme. La crise (rééditée et suivie de Je ne me souviens pas, en 2017) qui explore les mots du pouvoir et se poursuit dans une anticipation poétique. Le tout chez Publie.net. Depuis 2019 son livre en trois coupes, Équations football (chez D-Fiction), n’est plus disponible. Tous les livres.

Il écrit régulièrement dans son Journal éclaté sur jsene.net (l’ancien site, Fragments, chutes et conséquences a tendance à disparaître sous l’effet de la patine numérique) et irrégulièrement dans la revue remue.net avec des algorithmes. En programmant il lui est arrivé de travailler avec Philippe de Jonckheere, ici, ou avec la Marelle sur un prototype de Bruits pour Anne Savelli.

Il anime enfin un site de renumérisation relire.net. Ainsi que, depuis 2015, le site de créations sonores et littéraires L’aiR Nu avec Anne Savelli, Pierre Cohen-Hadria, Gilda Fiermonte et Thierry Beinstingel et d’autres, site qui propose une librairie libre de livres numériques en co-écriture, sur la ville.